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Lorsque l’on évoque le covoiturage, le nom de BlaBlaCar arrive spontanément à l’esprit. Vous l’avez d’ailleurs peut-être essayé. Mais correspond-il vraiment à tous les usages ?

Actuellement, un véritable écosystème se met en place grâce à de nombreux acteurs qui émergent avec à la clé une forte variété de propositions et de nouveaux usages pour une mobilité plus rationnelle et responsable. Dans cet écosystème, on peut identifier trois déclinaisons du covoiturage.                                                            –

Nous proposons ici un aperçu de services de covoiturage pour le grand public et les communautés en entreprise, mais aussi une terminologie afin d’alimenter les débats sur un sujet qui a actuellement le vent en poupe.

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1. Le covoiturage occasionnel : BlaBlaCar et le reste du monde

Le covoiturage occasionnel représente l’usage le plus mûr. Il correspond à des trajets ponctuels de longue distance (330 km en moyenne en France), c’est-à-dire principalement des déplacements  vers des lieux de vacances, ou pour des évènements ponctuels comme les festivals ou concerts, mais aussi lors de déplacements professionnels.

Son intérêt réside dans le fait que c’est un mode de déplacement économique comparativement aux autres modes utilisés pour les trajets de longue distance. A ce titre, le covoiturage représente une véritable alternative au train et à l’avion, notamment sur des trajets de moins de 500 kilomètres. Au-delà, le rapport prix/efficacité n’est plus à la faveur du covoiturage.

Plusieurs acteurs occupent ce segment, mais BlaBlaCar est assurément la locomotive du marché, grâce son business model, désormais éprouvé. Pour preuve, depuis le rachat du site « covoiturage.fr » en 2006 par Frédéric Mazzella, la société Comuto et sa plateforme rebaptisée BlaBlaCar en 2013, a connu  une croissance soutenue et continue. A tel point qu’elle représente près de 95% des offres de covoiturage en France. Et cette dynamique ne concerne pas seulement la France, l’entreprise connait également un très fort développement à l’étranger. Après le rachat de son rival sur le continent européen, l’allemand Carpooling, et ses récentes implantations dans de grands pays comme la Turquie, l’Inde ou le Mexique, BlaBlaCar revendique 20 millions de membres dans 19 pays. La dernière levée de fonds de 175 M€ lui permet aujourd’hui d’être valorisée à hauteur de 1,4 Mds€, rejoignant ainsi le cercle des licornes, ces start-ups dont la valorisation dépasse le milliard d’euros.

BlaBlaCar, le n°1 mondial du covoiturage accélère son développement à l’international (source BlaBlaCar)

La réussite de BlaBlaCar réside à la fois dans le succès de son modèle communautaire, générateur de confiance, et dans l’efficacité de son business model. En effet, BlaBlaCar a réussi à monétiser son service de mise en relation des usagers du covoiturage occasionnel qui n’est pas le marché le plus important en volume mais le plus intéressant en termes de valeur ajoutée. Pour cela, la société s’appuie sur une plateforme qui met en avant la recommandation communautaire et un parcours utilisateur simplifié. De nombreux néo-utilisateurs, attirés par le coût et la praticité du service, peuvent ainsi l’essayer, rassurés par les avis sur les conducteurs et la garantie d’un voyage qui se déroulera bien. En parallèle, la société a développé un système de réservation où le passager qui souhaite covoiturer prépaye sa place à BlaBlaCar qui reversera la somme au conducteur, prenant au passage une commission de 1,07€ + 11,88% sur le prix de la place. Ce système de réservation a permis de faire chuter drastiquement le nombre de désistements de dernière minute de la part des passagers de 35% à 4%, ce qui sécurise la démarche des conducteurs intéressés par la mise à disposition de leurs places.

Ce modèle payant, introduit en 2012 et qui lui permet de se développer, a coupé BlaBlaCar d’une partie de ses early adopters  attachés à la gratuité. Ceux-ci s’insurgent du détournement de l’esprit initial du covoiturage qui repose davantage sur le partage et la convivialité et accusent BlaBlaCar de vouloir le transformer en business. Certains d’entre eux ont décidé de s’en détourner et opté pour des services gratuits. Nicolas Raynaud fonde, en 2011, le site « covoiturage-libre.fr » sur un mode associatif qui se veut « simple, gratuit et ergonomique ». Le site vit grâce aux dons de ses utilisateurs et au bénévolat des membres de l’association. La Roue Verte, fondée en 2007, propose également une plateforme de covoiturage gratuite pour les utilisateurs. Cette plateforme a été financée « grâce à la vente de prestation de covoiturage à des entreprises et collectivités ». Ceci était également le mode de fonctionnement de BlaBlaCar avant 2012. Il ne devenait plus tenable compte tenu de l’ampleur que prenait la structure, comme l’explique Frédéric Mazzella : « J’ai été au bout de la gratuité […] un site avec autant de trafic ne peut plus être gratuit, du fait des coûts générés ».

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2. Le covoiturage domicile-travail : des acteurs émergents et des business models à perfectionner

Le covoiturage domicile-travail rencontre plus de difficultés. Depuis des années, nombreuses sont les initiatives pour encourager les personnes à covoiturer lorsqu’elles se rendent au travail, notamment, pour la France, dans le cadre des Plans de Déplacements d’Entreprise (PDE). Même si la tendance est au développement, on est loin du succès commercial de BlaBlaCar avec le covoiturage occasionnel.

Pourtant l’intérêt du covoiturage domicile-travail n’est plus à démontrer, il permet à ses utilisateurs de partager les frais liés aux déplacements quotidiens qui représentent une part importante des 13% consacrés au poste transport  par les ménages français. La pratique quotidienne du covoiturage par deux conducteurs alternant la conduite d’une semaine à l’autre sur des trajets domicile-travail génèrerait une économie de 2 100€ par an et par véhicule.

L’application mobile Wayz-Up, spécialiste du covoiturage domicile-travail (source Wayz-Up)

Cela permettrait également de diminuer la congestion sur les routes menant aux grands pôles d’activités en remédiant ainsi à l’autosolisme. En effet, le taux d’occupation moyen d’un véhicule pour un déplacement au motif domicile-travail est de 1,1 personne. En augmentant le nombre de personnes dans chaque véhicule, il serait possible de diminuer le nombre de véhicules en circulation et ainsi de fluidifier le trafic dans de nombreuses agglomérations, mais aussi de diminuer les émissions polluantes.

De prime abord, cet usage semble représenter un marché très important puisque toutes les personnes effectuant leurs trajets domicile-travail en voiture sont potentiellement concernées, l’argument économique étant rationnellement convaincant. Dans la pratique, il peine à émerger car il représente une perte de flexibilité pour les conducteurs et une intrusion d’un tiers dans sa propre voiture, souvent considérée comme une extension de l’espace privé. A fortiori dans un contexte quotidien, où le véhicule est la scène de la routine individuelle.

La plupart des sites de covoiturage offrent une rubrique dédiée au covoiturage domicile-travail, y compris BlaBlaCar. Cependant, ils se révèlent peu pratiques sur ce créneau ou n’offrent pas de véritable plus-value pour les utilisateurs. Des start-ups se développent sur ce marché avec pour ambition de proposer une plateforme de mise en relation des covoitureurs quotidiens, ce qui pourrait changer la donne. La start-up Wayz-Up a développé une application mobile permettant de trouver d’autres utilisateurs qui effectuent un trajet domicile-travail similaire avec flexibilité. Pour cela, il suffit de saisir le trajet (point de départ/point d’arrivée) ainsi que l’heure de départ et la récurrence hebdomadaire du trajet. Il faut ensuite prendre contact avec les utilisateurs pertinents pour convenir d’une éventuelle mise en place d’un covoiturage. Au fur et à mesure que de nouveaux membres s’inscrivent (30 000 pour le moment) et proposent des trajets, l’application suggère des utilisateurs qui effectuent un trajet en pertinence avec le sien. Enfin, l’application propose également une « ardoise numérique » pour faciliter le règlement des comptes entre les utilisateurs. A noter qu’aucun système de paiement n’est intégré à l’application pour le moment, preuve que la start-up n’a pas encore réussi à monétiser ce service en direct avec l’utilisateur. Elle a opté pour un modèle de contractualisation avec des entreprises qui possèdent des grands pôles d’activité et qui souhaitent organiser le covoiturage vers ces sites. Une démarche qui rappelle le développement de BlaBlaCar.

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3. Le covoiturage dynamique : l’avenir de la mobilité partagée ?

Et si on poussait la logique du covoiturage à son paroxysme ? Le covoiturage dynamique, c’est l’opportunité de trouver un covoiturage en temps réel, à partir de son smartphone. Avec Sharette, on peut enfin connecter les transports en commun avec le covoiturage. L’application propose de trouver pour les utilisateurs l’itinéraire optimal empruntant les transports en commun ou le covoiturage, grâce à un partenariat contracté par la start-up avec la RATP. Les déplacements en covoiturage ont un coût unique de 2,36€ dans lesquels sont comptés 0,36€ de commission pour la start-up. Le covoiturage devient un mode de déplacement à part entière intégré au bouquet d’offre de transport. Fonctionnant dans un premier un temps en communautés fermées, l’application est ouverte au grand public depuis le 15 juillet 2015. La RATP a d’ailleurs intronisé l’application et le covoiturage en tant qu’alternative lors de la fermeture estivale d’un tronçon de la ligne A du RER.

L’ambitieuse application Karos qui rêve de démocratiser le covoiturage dynamique (source: Karos)

Et si on n’avait plus besoin d’organiser son trajet mais que des outils s’en occupaient pour nous en temps réel ? Ce que propose l’application Karos, c’est d’apprendre dans un premier temps de vos habitudes de déplacements et de vous mettre en relation avec des covoitureurs effectuant le même trajet au même moment. Cependant, l’application reste flexible ; il est toujours possible d’intervenir sur les horaires du trajet et le tracé. Ensuite l’application calcule et gère elle-même les frais, il suffit aux utilisateurs de saisir les informations de leur carte bancaire.

L’application RideWith de Waze (derrière lequel se cache Google) dont l’expérimentation a été lancée au mois de juillet dernier à Tel-Aviv propose la même expérience utilisateur et positionne le géant de l’Internet sur le segment de la mobilité urbaine. Soucieux du modèle de revenu généré par cette activité, Google a d’ores et déjà décidé de limiter l’utilisation à 2 trajets par jour et par conducteur.

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4. Les Transportation Network Companies (TNC) : est-ce vraiment du covoiturage ?

Fin 2011, l’opérateur de Véhicule de Transport avec Chauffeur (VTC), Uber, lance son service en France. Celui-ci connait le même succès en France que dans le reste du monde où il colonise successivement les grandes villes. D’ailleurs, la France représente le 2ème marché, après les Etats-Unis.

Dans le sillage de l’ogre californien, d’autres services, comme Heetch ou Djump, se déploient à Paris et dans les grandes villes en offrant des solutions de mobilités flexibles et innovantes. L’histoire serait belle si ces nouveaux services de mobilité à succès ne généraient pas dans le même temps une énorme crispation notamment chez les taxis qui accusent ces services et plus particulièrement le service UberPop d’exercer une concurrence déloyale en favorisant le travail dissimulé. Ces opérateurs  se défendent en soutenant qu’ils opèrent de simples services de covoiturage urbain ou encore de l’autostop qui offrent une solution de mobilité complémentaire aux solutions déjà existantes.

L’application Uber, leader mondial incontesté du marché des VTC

Seulement si on s’en tient à la définition du covoiturage, tel qu’il est défini par le droit français dans la loi sur la Modernisation de l’Action Publique et d’Affirmation des Métropoles  (MAPTAM) du 27 janvier 2014,  UberPop, Heetch et Djump s’éloignent des services de covoiturage car les conducteurs sont rémunérés au-delà de leurs frais sur les trajets qu’ils effectuent. Ceci ne correspond pas tout à fait à la démarche du partage des frais du covoiturage.  A ce titre, le service UberPool qui permet de partager son VTC,  s’en rapproche beaucoup plus.

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Que retenir pour les années à venir ?

A travers cette entrevue, on constate que les différents types de services présentés couvrent chacun un usage particulier mais la frontière entre chacun tend à s’effacer à mesure que la technologie s’améliore et se démocratise. L’évolution des usages liés à l’économie du partage dans la plupart des secteurs d’activité est aussi une déterminante. Cet environnement favorable a permis l’émergence  de l’occasionnel (la version 1.0), puis le domicile-travail (la version 2.0), et enfin le covoiturage dynamique (la version 3.0). Chacune de ces variantes tend à compléter l’offre de mobilité déjà existante afin d’offrir une solution adaptée à tous. La tendance suivante sera sans doute celle des opérateurs capables de proposer tous les types de  covoiturage.

Dans un second temps, des offres multimodales comme celle de la SNCF voient le jour. Elle propose, avec IDPASS, une plateforme qui promet d’offrir aux utilisateurs une mobilité « en porte à porte » en proposant, à l’arrivée en gare, un bouquet de solutions allant du taxi/VTC au vélo en libre-service en passant par le véhicule électrique. A terme, on peut également imaginer l’incorporation des solutions IDVROOM, OUIBUS, IDAVIS et Ouicar, le service de location de voiture entre particuliers. Le développement de ce genre de plateforme qui centralise tous ces services pourrait se faire à l’image du triple play et quadruple play dans les télécoms.

Enfin l’ensemble des services de mobilité pourront être réunis au sein d’une même plateforme où les individus pourront comparer et choisir l’itinéraire optimal en un instant, comme le font certaines applications telles Transit App, Citymapper, Moovel ou encore Ridescout dans certaines grandes villes. Elles intègrent déjà les VTC, les vélos et les voitures en libre-service en parallèle des transports en commun traditionnels. On peut aisément imaginer que le covoiturage urbain sera intégré à ce genre d’application, une fois que le marché aura atteint sa maturité.

Citymapper fait partie de ces apps qui veulent rendre la mobilité plus simple avec une touche de fun

Globalement, la simplification d’usage et la diversité des offres semblent être les deux facteurs de réussite pour offrir aux utilisateurs une expérience de transport exceptionnelle.

 
 

Wilfried Ehou

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